Mythes, Science et pseudo-experts

By Philippe Bellefeuille | Opinion

Apr 21
mythes science

Avant de commencer, je veux spécifier que je n’ai rien contre les suppléments ou ceux qui en vendent. J’en prends à l’occasion et j’en recommande à mes clients dans certains cas. Ce texte a comme objectif de faire prendre conscience aux kinésiologues que ce n’est pas en nivelant notre pratique vers le bas et en véhiculant des mythes, mais bien en se fiant à la science et les faits que nous allons nous faire prendre au sérieux et peut-être un jour avoir un ordre professionnel.

Ça fait un petit bout que nous n’avons pas fourni notre blog. Eh bien nous revoilà enfin, je suis sûr que vous aviez tous hâte de nous relire!

Blague à part, pour ce premier billet en quelques mois, je veux aborder l’énorme sujet de la science vs. les mythes. Les mondes de l’entraînement, du sport et de la santé débordent de mythes et malheureusement, certains d’entre eux ont la couenne dure.

L’objectif de ce texte n’est pas de faire une liste dans le genre: “Les 10 pires mythes en entraînement qui t’empêche d’être un superhéros”.

Je vais plutôt essayer de comprendre d’où proviennent les mythes et pourquoi certains mythes semblent ne pas vouloir mourir.

D’où viennent les mythes

En cherchant de l’information pour écrire ce texte, je suis tombé sur un extrait d’un certain François Jacob, récipiendaire du prix Nobel de physiologie et médecine. Il mentionne que:

[…] le cerveau humain a une exigence fondamentale : celle d’avoir une représentation unifiée et cohérente du monde qui l’entoure, ainsi que des forces qui animent ce monde. Les mythes, comme les théories scientifiques, répondent à cette exigence humaine. Dans tous les cas, il s’agit d’expliquer ce qu’on voit par ce qu’on ne voit pas, le monde visible par un monde invisible qui est toujours le produit de l’imagination.

On part donc du point qu’en tant qu’être humain, nous avons un besoin de tout expliquer ce que l’on ne comprend pas. Certains vont utiliser la science, d’autres vont se rabattre sur des mythes.

En entraînement ou en santé en général, “l’invisible” est tout ce qui se passe dans notre corps. Le corps humain est la machine la plus complexe qui soit, il est donc normal, dans le but de le comprendre, de simplifier certains fonctionnements, pour que ce soit plus clair pour ceux et celles qui n’ont pas les connaissances plus approfondies.

Le problème arrive quand la simplification détourne la réalité. Si la réalité est trop compliqué à comprendre ou à expliquer, c’est beaucoup plus simple d’y aller avec une théorie simpliste, voire un mythe.

Bref, les mythes viennent d’une volonté à comprendre quelque chose qui est difficile à observer.

Experts vs pseudo-experts

Quand on veut savoir quelque chose dans un domaine qui n’est pas le nôtre, que fait-on normalement? On se fie à quelqu’un qui connaît ça! Un expert.

Le mot expert englobe beaucoup de gens à l’ère d’internet. Auparavant, un expert était quelqu’un qui avait étudié, pratiqué et connu du succès dans son domaine et surtout, qui était reconnu par ses pairs.

De nos jours, un expert peut être quelqu’un qui gueule plus fort que les autres (si je gueule plus fort, je connais plus ça) ou bien quelqu’un qui a une grande audience. Une personne populaire peut dire n’importe quoi, un grand nombre de personnes vont le croire sans se poser de questions. L’idéal est d’avoir les deux éléments, être populaire et gueuler. On peut même devenir président des États-Unis avec cette stratégie.

Mais bon, si on revient dans le monde de la santé et de l’entraînement, c’est un peu la même chose. Prenez de vrais experts dans le domaine de l’entraînement et posez leur cette question: Qu’elles sont les personnes les plus influentes dans le domaine de l’entraînement.  Maintenant, posez la même question aux gens qui ne sont pas dans le domaine.

Il y a de forte chance que les noms ne soient pas les mêmes? Bizarre non!

C’est payant être un pseudo-expert!

Pourquoi donc certains pseudo-experts sont plus connu que les vrais experts? Follow the money comme disent les anglophones.

Nous voulons tous des réponses à nos questions ou nos problèmes. Malheureusement, certains d’entre nous veulent UNE réponse, pas nécessairement LA BONNE réponse. Ils aiment mieux quelqu’un qui leur réponde n’importe quoi, ou encore mieux, une réponse qui va dans le sens de leurs croyances que LA BONNE réponse. Rien de mieux qu’une réponse qui s’arrime avec nos valeurs, qui confirme nos hypothèses, parce que c’est rassurant. Même si ce n’est pas basé sur des faits.

À l’inverse, l’expert qui répond par la prudence ou tout simplement qu’il n’a pas la réponse exacte à sa question, verra bien souvent sa crédibilité baisser aux yeux de la personne qui cherche UNE réponse.

Et qu’est-ce que les pseudo-experts font quand quelqu’un vient les voir avec un problème? Ils ont UNE réponse et UNE solution. Toujours.

Ça me donne le goût d’écrire une petite histoire pour expliquer mon point.

(À noter: les personnages sont fictifs et toutes ressemblances à de vraies personnes sont le fruit du hasard!)

C’est l’histoire de Bob le client, Brad le kinésiologue et de Ben l’autre kinésiologue

Voici Bob: Obese_man_with_child

Bob veut perdre du poids. Il a un enfant de 1 an et demi et veut se remettre en meilleure condition physique parce qu’il a des vacances dans le sud dans un mois. Bien intentionné, il décide d’aller voir sur le web pour savoir comment atteindre son objectif. Il voit pleins d’articles, de produits, de programmes. Bob est un peu mêlé dans tout cela.

Bob prend donc une bonne décision, celle de prendre rendez-vous avec deux kinésiologues. Bravo Bob, tu as appris qu’il était important de bien magasiner son kin, après tout, on n’achète pas une voiture sans en avoir essayé une autre. On ne se marie pas avant… ok, revenons à Bob.

Bob va donc à son premier rendez-vous, avec Brad.

Brad a son bacc en kinésiologie. Mais Brad a “fait” son bacc en kin; il a été au cours, s’est bourré la tête avant les examens, recraché la théorie à l’exam, a eu son diplôme, merci, bonsoir. En plus de son diplôme en kin, il a environ 45 autres diplômes sur son mur. Brad donne aussi ses conseils sur internet; il partage des articles comme: “Le lait, ce poison qui se cache dans votre frigo” ou “les 10 meilleurs exercices pour te pogner de chicks”.

Tout ça pour dire que notre ami Bob arrive dans le bureau de Brad. Brad lui demande donc ses objectifs. Bob lui dit: “je veux ressembler à ce gars- là, je pars en voyage dans un mois”

Pavel_Kisel-Bodybuilder

Brad lui dit: “Ok. Mais avant je dois savoir quelque chose, es-tu un vrai? Parce que moi je n’ai pas de temps à perdre avec des gens qui ne sont pas prêts à travailler fort. Tout est possible quand on veut.”

Après tout, sur le compte Instagram de Brad, il y a plusieurs photos avec des citations comme:

Power is in the mind.
No pain no gain.
Sweat is just fat crying.
How bad do you want it?

Brad lui explique donc que ça va être difficile, mais puisque Bob est un vrai de vrai, avec l’aide de Brad, il va arriver à ses objectifs. Avec l’aide de Brad et avec l’aide de quelques Fat burner, shakes, vitamine C94, FatCarbsSuperMuscle+ et quelques barres protéinées.

“Avec ça mon Bob, les p’tites vont te courir après sur la plage dans un mois”

Bob est motivé à fond. Mais en tant que personne raisonnable, Bob lui explique qu’il a un rendez-vous avec un autre Kin et choisira par la suite.

Le lendemain matin, c’est la rencontre avec Ben. Ben lui aussi a son bacc en kin. Ce qu’il a aimé en kin, c’est qu’il a appris et surtout compris les bases en physiologie, anatomie, neurologie et biomécanique. De plus, son bacc lui a permis d’apprendre à bien filtrer l’information et surtout de savoir où aller chercher l’information crédible. Ben donne aussi des conseils sur Internet. Il écrit des articles sur les sujets qui le passionnent et partage les articles des experts de son domaine comme: “Les différentes techniques de squat selon votre anatomie ont un impact sur la mobilité de la hanche”.

Tout ça pour dire que Bob arrive dans le bureau de Ben. Ben lui demande donc ses objectifs. Bob lui dit: “je veux ressembler à ce gars là, je pars en voyage dans un mois”

Pavel_Kisel-BodybuilderBen le regarde un peu déstabilisé et lui dis: “Bob, tu peux en effet ressembler à ce gars un jour. Par contre, un en un mois ce n’est pas possible. Je n’aime pas dire combien de livres tu vas perdre parce que c’est différents pour chaque personne. La meilleure façon d’arriver à ton objectif est d’en fixer un qui est réaliste”

“Oui mais j’ai été voir Brad et il m’a dit que c’était possible. Il est kin lui aussi. Il sait de quoi il parle!” de dire Bob

Et en bon kin, Ben explique à Bob à quoi ressemblerait un plan réaliste et toutes les explications scientifiques pour démontrer à Bob que c’est physiologiquement impossible que de ressembler au gars sur la photo. Que c’est réaliste de perdre entre 5 et 10 livres sans les reprendre en début d’entraînement mais que l’idéal est d’y aller progressivement, à long terme, en ayant de bonnes habitues de vie.

Malheureusement, Bob a la tête ailleurs. Brad lui a dit qu’il était un vrai. Il est capable. Il dit donc poliment à Ben: “Merci, je vais y penser et je te reviens”

Bob choisi Brad.

30 jours plus tard…

Bob retourne dans le bureau de Brad. Sans surprise, Bob n’a pas le corps souhaité. Par contre, il a tout de même perdu 7 livres. Brad dit à Bob que même s’il n’a pas atteint l’objectif de départ, il a remarqué qu’il a travaillé très fort et qu’il est fier de lui (et qu’il lui a acheté tous les produits recommandés).

“Bob, as-tu entendu parler de Protinogen. Ça mon Bob, ça attaque ton gras sous-cutané, ça le fait fondre pour le transporter dans tes intestins avec le récepteur glucoflaxoneurokinase, c’est une enzyme ça Bob. Une fois dans tes intestins, c’est facile de perdre ton gras. Faut que tu prennes une pilule avant de manger. Encore mieux si tu masses 7 à 8 fois, pas 6, pas 9, 7 à 8 fois le côté gauche de ton cou. Ça active tes méridiens cervello-gluco-shanzhou. La beauté avec ça, c’est que ça n’attaque pas tes muscles. Tu as travaillé fort Bob dans le dernier mois pour tes muscles. Check, va te reposer dans le sud, en revenant, on va faire un blitz d’entraînement d’un mois, vient me voir 3 fois par semaine”

fbd

60 jours plus tard…

Bob a dépensé 2000$ en entraînement personnel, 500$ en supplément et a perdu 9 livres. Bob n’a plus une bonne estime des kinésiologues. Bob ne s’entraîne plus, trop cher et trop difficile.

Fin.

Les Brad de ce monde sont beaucoup plus présents qu’on le pense. On a souvent tendance à mettre l’étiquette à ceux qui n’ont pas de bacc, mais c’est faux. Il y a des entraîneurs sans bacc qui ont une démarche scientifique fiable. Il y a malheureusement des kinésiologues, des physiothérapeutes, des naturothérapeutes, des chiropraticiens et j’en passe, qui véhiculent des mythes.

Et c’est souvent difficile pour monsieur-madame tout le monde de faire la différence, de faire un choix éclairé.

Voici donc quelques signes que tu as affaire avec un pseudo-expert dans le monde de l’entraînement et de la santé:

  • Il/elle a réponse à tout
  • Il/elle ne dit jamais: “je ne sais pas, je vais vérifier et je te reviens là-dessus”
  • Il/elle a trouvé la formule magique qui fonctionne avec tout le monde
  • Il/elle essaie de régler un problème en te vendant un produit
  • Il/elle te promet des résultats précis dans un temps précis
  • Il/elle démonise certains types d’aliments même si aucun diagnostic n’a été donné

Je disais un peu plus haut que le pseudo-expert avait UNE réponse et UNE solution. La plupart du temps, cette solution est sous forme de produit ou supplément.

L’expert lui va chercher à avoir LA BONNE réponse et LA BONNE solution. Et puisque chaque personne a des demandes spécifiques, LA BONNE solution pour l’un n’est pas nécessairement la bonne solution pour un autre.

Alors pourquoi certains pseudo-experts ont quand même des résultats avec leurs clients?

En fait, la très grande majorité des résultats en entraînement sont la conséquence d’une seule chose: la constance.

La constance est totalement liée avec les habitudes de vie. Être constant dans son entraînement est la raison principale des résultats. Pour avoir une constance en entraînement, ça prend de bonnes habitudes de vie. Par contre, la constance, ça se vend mal. L’humain ne veut pas payer pour quelque chose qu’il va avoir dans 1 an.

Les pseudo-experts essaient de faire croire que leurs méthodes ou leur petite poudre magique sont plus importantes que la constance, parce que c’est plus facile à vendre; “Achète l’AB FasterBlaster avec mon programme CutCutLean 4 da Beach.”

Tout de même, plusieurs pseudo-expert ont des résultats avec leurs clients, mais lorsque ça arrive, c’est à cause de la constance, pas à cause de la formule magique qui a été vendu au client.

Je termine donc avec un autre extrait de Monsieur François Jacob:

La grande différence entre mythe et théorie scientifique, c’est que le mythe se fige. Une fois imaginé, il est considéré comme la seule explication du monde possible. Tout ce qu’on rencontre comme événement est interprété comme un signe qui confirme le mythe. Une théorie scientifique fonctionne de manière différente. Les scientifiques s’efforcent de confronter le produit de leur imagination (la théorie scientifique) avec la ” réalité “, c’est-à-dire l’épreuve des faits observables. De plus, ils ne se contentent pas de récolter des signes de sa validité, ils s’efforcent d’en produire d’autres, plus précis, en la soumettant à l’expérimentation. Et les résultats de celle-ci peuvent s’accorder ou non à la théorie. Et si l’accord ne se fait pas, il faut jeter la théorie et en trouver une autre.

Longue vie à la science.

About the Author

Phil est préparateur physique, kinésiologue et consultant auprès d'athlètes. Il détient un baccalauréat en kinésiologie ainsi qu'une maîtrise en physiologie de l'exercice. Il est le co-fondateur d'Athletic Science.